[Archive] L'Herbe des nuits - Parenthèse n°16

Patrick Modiano


On recommence aujourd'hui à dépoussiérer les articles de mon ancien blog duquel j'extirpe cette critique littéraire sur un roman et une écriture que j'avais trouvés incroyables. Il s'agit de L'Herbe des nuits de Patrick Modiano.

Depuis cet avis sorti en 2012, j'ai lu un deuxième roman au lendemain de son Prix Nobel de Littérature et je dois dire que ce qui me paraissait puissance et évocation était devenu quelque chose de plus fade, sans saveur...

M'enfin, ça n'enlève rien au fait que L'Herbe des nuits demeure un très roman !


Herbe des nuits



"C'était le titre d'un roman : un homme se penche sur son passé que j'avais découvert dans la bibliothèque de la maison - quelques rayonnages de livres, à côté de l'une des fenêtres du salon. Le passé ? Mais non, il ne s'agit pas du passé, mais des épisodes d'une vie rêvée, intemporelle, que j'arrache, page à page, à la morne vie courante pour lui donner un peu d'ombre et de lumière." 

Triste vie, oseront s'exclamer certains. Et pourtant, ne serait-ce pas le projet de la littérature ? Donner à la vie du relief, un éclaircissement sur ses mystères, et mettre en lumière ce qui nous a échappé. Patrick Modiano, dans son nouveau roman (au titre aux couleurs de Boris Vian), nous donne le résultat d'un travail entamé par Proust, Marcel pour les intimes. La vie est littérature. 

Quel peut être le visage d'une vie passée ? Patrick Modiano, dans un style très épuré et avec l'amour des beaux mots (plutôt que des gros mots!), nous dévoile ce qu'est le souvenir d'une vie. Finalement, la vie est un rêve nous dira Calderón, et Modiano nous fait hésiter. Le roman peut se parcourir sous diverses problématiques, et essentiellement le travail sur les souvenirs, à ressaisir une vie qui nous échappe, qui nous a échappé. 

Le narrateur est un Je. Un Je mental, un personnage qui agit très peu. Il est surtout là par l'écriture, tentant de trouver un sens à son passé, de dissiper le brouillard. Que savons-nous sur lui ? Très peu de choses. Et malgré ça, j'ai envie de dire, on s'en fout. Qu'il s'appelle Jean qu'à partir de la moitié du livre ne nous étonne que peu de temps. La surprise est de réaliser qu'on s'est attaché à son récit sans véritablement le connaître. Troublant pour un roman que de ne pas avoir d'informations sur son héros. Mais, ce n'est pas un héros. C'est un personnage en déconstruction qui veut comprendre sur quoi il s'est jusqu'à présent construit. 

Le roman, comme une mélodie, nous berce, nous ballade à travers les rues de Paris, la nuit le plus souvent. Notre narrateur déambule entre rêve et souvenir. La nuit, où demeure l'onirisme, fascine notre narrateur. Temps poétique, temps lunatique, le narrateur, comme la nuit, voit ses souvenirs troubles. Pourtant, il ne s'agit pas d'une thérapie douloureuse. Seulement une recherche du temps perdu, pour reprendre le titre de Proust. 

Je ne voudrais pas vous donner toutes les clés du roman, notamment sur ce qu'il cherche. Je veux partager mon goût de la lecture. L'herbe des nuits vous tient sans cesse en haleine. Pour les romans policiers, nous dirions du suspens. Et nous pourrions voir cette oeuvre comme une enquête policière. Où est le crime ? Dans des années incomprises. Qui est le meurtrier ? Sa jeunesse sûrement. 

Mais le roman est plus riche qu'un roman policier. Ce n'est pas qu'une enquête, c'est un voyage des sens et du temps. Paris, comme nous l'avons vu déjà avec Soan (et même avec les poètes), fascine. Cependant, il demeure une atmosphère étrange à son égard. Un malaise. Paris est un décor de théâtre, dont le spectacle serait terminé, et remplacé par un autre. Une autre ville. Le narrateur est noyé dans cette transformation des lieux, perdant alors tout repère sur quoi s'accrocher. Saisi entre deux siècles, notre personnage est tiraillé par ce changement. Souvent, il lui plaît à contempler des terrains vagues, des bâtiments abandonnés et de capter leurs anciennes identités. Paris disparaît.

Son carnet noir est une madeleine de Proust, les sensations en moins. L'écriture est son attache première. Il est le document officiel du passé. Les traces de son passage qu'il tente de reconstituer. 

Des noms apparaissent : "Je n'ai jamais plus revu aucune des personnes dont les noms figurent sur les pages de ce carnet noir. Leur présence aura été fugitive, et même leurs noms je risquais de les oublier. De simples rencontres [...] le temps des rencontres"Ce sont les mots du narrateur. Il ne faut pas les prendre froidement. Il n'y a pas à pleurer sur notre sort, au contraire. 

C'est mon avis, à prendre donc avec des pincettes, mais je pense que ce roman est avant tout une histoire d'amour inavouée, que le narrateur ne regretterait pas, sauf que cette femme l'obsède. Elle n'était pas un rêve, seulement une énigme. Et je penche pour l'histoire d'amour à cause du dernier chapitre où il chercherait à l'invoquer, à la faire surgir de nouveau devant lui, alors qu'elle aussi a disparu. 

Et je conclurai mon analyse par cette "drôle" (déroutante disons) de citation, extraite du livre : 

"Je plaignais ceux qui devaient inscrire sur leurs agendas de multiples rendez-vous, dont certains deux mois à l'avance. Tout était réglé pour eux et ils n'attendraient jamais personne. Ils ne sauraient jamais que le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne cette sensation de vacances et d'infini que d'autres cherchent dans la drogue, mais que moi je trouvais tout simplement dans l'attente".  


Il s'agit de l'attente d'une femme. Relevez le langage très léger, et poétique de l'écriture et puis cette idée qui, pour moi, me déroute. L'attente, ce que nous semblons détester dans notre société est synonyme de vacances, d'infini. Et nous nous rappelons alors lorsque nous attendions avec impatience notre amour sur le quai d'une gare. Ce Je du narrateur est, somme toute, un Je universel. 
[Archive] L'Herbe des nuits - Parenthèse n°16 [Archive] L'Herbe des nuits - Parenthèse n°16 Reviewed by Un pays & un livre on dimanche, août 26, 2018 Rating: 5

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